"The Hardest Way To Make An Easy Living" - Sortie le 10 avril 2006. « J’étais conscient de la difficulté de l’entreprise mais je savais que ce que je pouvais faire de plus stimulant c’était raconter la vérité ». C’est en ces termes que Mike Skinner évoque les conditions d’écriture de son troisième album qui s’apprête à laisser l’Angleterre pantoise.
 
BIOGRAPHIE : « Comparé à la réalité, ce que j’aurais pu imaginer aurait semblé très banal : je n’aurais jamais osé imaginer des choses aussi folles ; je me serais dit que personne ne me croirait ». Il y a deux ans, le second album de The Streets, « A Grand Don’t Come For Free », a pris tout le monde par surprise. Bien sûr, « Original Pirate Material » avait été nominé au Mercury Prize et avait imposé Skinner comme un MC plein d’esprit et particulièrement original, une sorte de phoenix volubile né des cendres de la scène garage anglaise. Mais ce second album était radicalement différent. Album-concept, hip-hopera, appelez-le comme vous voulez…Quoiqu’il en soit, The Streets remporta avec cet album un succès qui lui était jusque là inconnu : trois millions d’albums vendus, un single et l’album au sommet des charts, de nombreuses récompenses aux Brit Awards et aux Ivor Novello Awards. Avec ce disque, la classe moyenne anglaise – pas celle du cricket et de la bière tiède, mais la vraie, celle des logements sociaux et des Bacardi Breezers – s’était trouvée une voix à la fois authentique et élégante.

En ce début d’année 2006, on discerne partout l’influence de « A Grand Don’t Come For Free ». C’est parfois particulièrement marquant, comme sur la couverture de l’album des Arctics Monkeys qui connaît un succès foudroyant (on dirait la photo d’un membre d’une branche de la famille Skinner basée à Sheffield). Parfois, l’allusion est plus discrète, quasi subliminale, tel le triomphe de Chantelle à « Celebrity Big Brother » [Chantelle est une jeune femme qui s’est fait passer pour une célébrité auprès des autres participants et qui finalement a remporté le jeu] (ainsi, la production de Big Brother a pimenté son jeu à l’aide de l’histoire à la fois naïve et captivante d’une parfaite inconnue – Hum, je me demande où ils ont trouvé cette idée ?).

Mais quant à Skinner lui-même ? Qu’a-t-il fait pendant ce temps-là ? Nous sommes au courant de sa disparition au cours de la cérémonie des Brit Awards 2005 : tout se déroulait comme prévu quand, au moment de lui remettre le prix du meilleur album, on s’est aperçu que Skinner – comme le chat MacCavity chez T.S. Eliot – n’était pas là. On peut également parler du label The Beats qui permit aux Mitchell Brothers de sortir leur premier album, disque sous estimé produit par Skinner (qui aurait très bien pu devenir le troisième album de The Streets si le destin en avait voulu autrement). On peut mentionner le contrat publicitaire à cinq zéros signé avec Reebok et, si vous lisez la rubrique people des journaux, vous avez éventuellement entendu parler d’une étrange histoire de jeu d’argent. Mais rien n’a pu vous préparer à ce que The Streets vous a réservé.

Peut-être l’album le plus dense de l’histoire de la pop – ou, si on s’engage dans cette voie, de l’histoire du rap ou encore de celle du rock’n’roll – « The Hardest Way To Make An Easy Living » n’est rien de moins qu’un voyage de trente sept minutes au cœur des ténèbres de la célébrité. Ni le « Marshall Mather » de Eminem, ni « Aha Shake Heartbreak » de King’s Of Leon, ni même « This is Hardcore » de Pulp n’ont mieux dépeint la pure folie d’une vie menée à deux cent à l’heure sur la voie express de la célébrité. Cette saga frénétique des excès et des errances de Skinner est mise en musique de telle sorte que vous vous réveillerez en fredonnant ces chansons une semaine durant. Vous devrez cependant veiller à ne pas chanter ces textes devant n’importe qui. L’album s’ouvre et s’achève sur une crise d’angoisse provoquée par la consommation de drogue et d’alcool.  Que se passe-t-il d’autre ? Voyons voir…Devenu hystérique après avoir perdu au babyfoot, Skinner se prend une claque par son manager. Check. Skinner perd des centaines de milliers de livres à l’occasion d’un pari. Check. Skinner conduit sans permis une Ferrari à travers Las Vegas. Check. Après avoir pris du crack et couché avec une pop star dont il tait le nom, Skinner allume la télévision le lendemain matin et la découvre étonnamment présentable à l’émission « CD-UK » [émission musicale pour les enfants et les adolescents]. Check.

Si Mike Skinner ne semble pas s’inquiéter des problèmes que vont vraisemblablement lui causer ces chansons, il a probablement tort. Cette dernière anecdote – narrée avec force détails sur le premier single « When You Wasn’t Famous » sur une rythmique contagieuse de fiesta brésilienne – menace tout particulièrement de donner lieu à un déchaînement frénétique de tabloïds qui fera passer l’histoire d’Ulrika Jonsson et de John Leslie pour une tempête dans un verre d’eau. Mais, aguerri par deux années de procès avec les tabloïds, Skinner en est manifestement arrivé à l’idée que l’attaque est la meilleure forme de défense. « Le résultat sera forcément meilleur si je parle moi-même de ces scandales sur mon album que si quelqu’un d’autre s’en charge et dit n’importe quoi dans les journaux », explique-t-il. « Si vous racontez tout ce qui est arrivé de pire, la seule chose qu’ils peuvent faire c’est de répéter ce que vous avez dit ».

Avant d’aller plus loin, il serait sûrement utile de préciser le contexte. Au printemps 2004, alors que « Fit You Know It » allait le propulser dans la stratosphère de la pop, Mike Skinner perdit son père. Alors qu’il se battait pour surmonter cette perte – « certains disent que je suis toujours dans une phase de déni », confie Skinner avec tristesse, deux ans plus tard – il se retrouva subitement plongé dans un univers où personne ne pouvait lui dire non. Le vent du succès l’éloignant de plus en plus de ses attaches, il largua complètement les amarres lors d’un concert à Amsterdam à la fin de l’été 2004 : cédant à une crise d’hystérie, il prit à partie des spectateurs qui portaient selon lui des casquettes The Streets contrefaites ; il s’avéra par la suite que c’était de la marchandise officielle mise en vente par la branche hollandaise de sa maison de disque. 

Abandonnons l’analogie maritime pour la métaphore ferroviaire : Mike Skinner ne s’est pas contenté de sortir des rails, il a explosé les garde-fous, a dévalé l’accotement et est rentré dans le mur. Parmi tant d’autres choses, « The Hardest Way To Make An Easy Living » raconte comment il s’est remis sur les rails. Grâce à son talent unique pour combiner rythmes et rimes et faire ainsi ressortir le sens de ce qui lui est arrivé, il a placé tout ce qu’il a appris dans sa musique. En terme de production, on le retrouve au sommet de son art. Plus épurée, plus véloce, cette production délicatement ouvragée met parfaitement en valeur ces observations à la fois magnifiques et d’une rigueur quasi scientifique qui constituent sa marque de fabrique.

« Quant on atteint un certain niveau de notoriété », explique Mike, « tout le monde commence à se comporter de manière complètement différente autour de vous. Et c’est comme si on vous avait donné ces lunettes à rayon X qui vous permettent de voir beaucoup trop nettement vos défauts et ceux des autres. Et vous sortez de là en pensant « On est tous baisé !...On est tous condamné ! ». Mais, en définitive, ça relance votre passion pour l’humanité, d’une manière beaucoup moins naïve qu’auparavant. C’est plutôt de l’ordre de « c’est tous des connards mais je les aime tous » ». Dispensant des leçons de sagesse chèrement acquises (par exemple, « la meilleure manière de doubler ses gains, c’est de plier ses billets en deux et de les mettre dans sa poche ») ou prodiguant les conseils de drague les plus cyniques que vous pourrez jamais entendre, Skinner fait preuve sur « The Hardest Way To Make An Easy Living » du même talent de conteur que sur « A Grand Don’t Come For Free ». Seulement ce qui est raconté est bien plus noir et dérangeant.

Après avoir sorti un album délicieusement brillant sur ce qui pourrait lui arriver s’il n’était pas célèbre, Mike Skinner nous offre un album brillamment vicieux sur ce qui lui est arrivé depuis qu’il l’est. Et juste au cas où certains se demanderaient si The Streets ne s’est pas éloigné de ses racines, oui, c’est bien la propre Rolls Royce de Mike que l’on peut voir sur la couverture de l’album. Au moment même où toute une nouvelle génération de chroniqueurs de la réalité sociale, nourri au sein de The Streets (les Arctic Monkeys au sommet de l’échelle et Hard-Fi et The Ordinary Boys un petit peu en dessous) s’inspire de Mike et de sa peinture de la vie quotidienne, Skinner s’adonne sans vergogne au luxe. Le jogging décontracté n’est plus de mise, l’heure de la casquette de golf est arrivée. « Cette fois, on va très loin dans le look « Deux Flics à Miami » », avoue Mike avec un grand sourire. « La tendance sera à la veste aux manches retroussées et aux palmiers orange vif – toute la promo tournera autour de ça ».


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